300609
Mare Tenebrarum
Je me suis assoupi dans l'obscurité et j'ai cru qu'il faisait lune pleine. Le vrombissement des voitures s'est mué en bruit de vagues. Je nageais dans une mer de soufre, aperçevant difficilement la côte et je pensais aux sombres créatures marines qui viennent quelques fois s'ébattre à la surface une fois la nuit tombée ; les pieuvres visqueuses et les néréides mauvaises. Alors je me suis débattu, presque noyé dans les flots glacés, et me suis enfin réveillé.
C'est étrange ; mes songes les plus glauques ont souvent un rapport avec l'océan. Je pense à la nuit où je rêvai d'une vague gigantesque qui submergeait la ville (quelques jours avant le vingt-six décembre deux mille quatre, pouvoirs occultes ?), d'une autre où je découvrais un corps décapité balloté par les vagues, ou plus récemment d'un massacre sur une plage. Nous étions des dizaines à faire la fête sur le rivage quand tout s'est mis à sauter. Des hommes masqués vinrent ensuite achever les survivants. A la fin du rêve, je me rappelle avoir erré dans la brume, avoir foulé des morceaux de corps, avoir finalement ramassé une main. J'en ressens encore la froideur.
Gabrielle Wittkop écrivait que la mer était soeur de la mort. " (...) En elle, j'entrai dans l'Hadès, avec elle, je roulai jusque dans les limons océaniques, m'enchevêtrai dans les algues, me pétrifiai dans les calcaires, circulai dans les veines des coraux... " Je ne peux que l'approuver. Elle offre un tableau funèbre ; les ondes sont des suaires scintillants sous les cieux marbrés de gris.
Et puis il y a ce garçon que je ne connaissais que de vue, disparu à la sortie d'un club il y a deux semaines et retrouvé quelques jours plus tard, à des kilomètres de là, rejeté par les courants marins. J'avais espéré une issue plus heureuse, pour lui et sa famille. Cette nouvelle ne m'a pas quitté depuis. Comme toutes les fins tragiques, incompréhensibles, teintées d'un effrayant mystère, elle m'obsède.
La mélancolie est une maladie. Je ne crois pas en être atteint mais elle me colle à la peau. On se débarrasse difficilement de ce genre de sentiments.
Taedium vitae ?
Je me suis rendue compte il y a peu que rien ne m'effrayait autant que ce trou béant rempli de mers et d'océans.
Taedium vitae, oui. Nous ne faisons que survivre en réalité. Il n'y a pas de vie. J'espère que la mort ouvre les voies d'une véritable existence. (sérieusement)
impossible, non ? qu'est-ce qu'une "véritable" existence sinon celle menacée par la mort ?
Pourquoi serait-ce impossible ? Je suis de ceux qui pensent à une vie après la mort. J'aimerais que cela soit vrai. Notre passage sur Terre aurait-il seulement un sens si tout s'achevait à l'instant du trépas ?
J'aime à penser à une existence éternelle, exempte de toute notion de finitude.
C'est une sorte d'espoir que je ne qualifierais pas de naïf. Sans cela, il ne nous resterait que la folie.
eh bien moi, je dirais plutôt : notre passage sur Terre aurait-il seulement un sens si rien ne s'achevait à l'instant du trépas ?
Je pense que c'est la conscience de la mort qui nous fait exister, nous différenciant au passage de l'animal. Une "existence éternelle, exempte de toute notion de finitude", serait vide et ennuyeuse. Non ?
(à lire : Tous les hommes sont mortels, de Beauvoir)
... et il reste toujours à espérer que la vie après la mort est une autre vie. Genre réincarnation en dalaï-lama pour les enfants sages et en bouvier pour les voleurs de bonbecs :)