100808
D'un geste vif, il releva le col de sa veste pour se protéger de la neige battante. Ses cheveux, savamment relevés en arrière, lui donnaient une allure de néo biker. Le jeune homme pressa le pas. Il les avaient semé il y a une heure. Un couple étrange, sélénique, que l'on aurait dit tout droit sorti d'un vieux film noir. Ils le suivaient, il en était persuadé. Il avait pu sentir leur regard dans son dos. Octave s'immobilisa sur le trottoir, remonta les lunettes fumées qui lui masquaient la moitié du visage et traversa la rue.
Lorsqu'il prénétra dans le bar bondé, il sentit comme une pointe d'excitation lui picoter le ventre. L'homme qu'il avait croisé plus tôt dans la matinée était là, comme prévu. Ce dernier était accoudé au bar, un verre de vodka à la main, les yeux figés sur les fesses d'une grande blonde qui se dandinait quelques mètres plus loin. Octave s'installa à l'opposé. Le barman se pencha alors vers lui, articulant des mots qu'il ne put entendre. Il demanda un whisky sans glaçons. L'endroit était sombre et étouffant, l'atmosphère saturée d'odeurs de sueur et de tabac.
L'homme - un brun d'une vingtaine d'année, au look faussement négligé - fit un grand geste à trois personnes qui vinrent le rejoindre. Ils avaient l'indiscrétion que les gens de la ville ont parfois. Des éclats de rire bruyants, cette manie de taper du poing sur la table, de rejeter violemment la tête en arrière. Dans le fracas des verres qui s'entrechoquent, ils s'enfilèrent une cinquième bouteille de vodka. Octave observa la scène avec dégoût. Il vit leurs yeux se voiler au fil des minutes, leur tête se balancer mollement au rythme de la musique assourdissante. Soudain, l'homme se leva, murmura quelques mots à l'oreille du grand black assis à ses côtés et se dirigea vers l'escalier branlant, en direction des toilettes.
Octave vida d'une traîte son verre d'alcool et se leva à son tour, jetant un dernier coup d'oeil autour de lui ; personne ne l'avait remarqué. Jamais le barman ne se serait souvenu de son visage. Lentement, il enfonca la main gauche dans sa poche. Ses pupilles se dilatèrent, les battements de son coeur s'accélèrèrent. Il sentit son membre se durcir.

Octave poussa la porte de l'arrière cour, le corps tremblant, la tête prête à exploser. Il retira ses gants et fit étinceller un rasoir qu'il rangea dans la poche intérieure de sa veste. Il se mit en marche, les yeux mis-clos, tandis que le feu brûlant qui lui ravageait les sens s'apaisait. Des éclaboussures pourpres luisaient sur le col de sa chemise, de minuscules perles vermeilles scintillaient sur le bout de ses bottes vernies.
Octave avait le goût suave du sang dans la bouche. Il avait pourtant essayé de travailler proprement. Cela n'était que la deuxième fois. Avec le temps, tout irait mieux.